Merde c'est du lourd
- Thierry Ferrari
- 9 avr.
- 4 min de lecture

Le jour où j'ai compris ce qu'est vraiment le mental.
Je ne sais plus l'heure exacte. Quelque part au cœur de la nuit, sur le bord d'une autoroute, avec les marins-pompiers de Marseille. Je suis en formation d'urgence vitale avant mon départ pour Djibouti en commando.
Une ambiance froide. Silencieuse.
Un gendarme se tient immobile à quelques mètres. Il garde le temps. Et au sol, une masse recouverte d'une couverture de survie dorée. Je m'avance vers le VSAV (véhicule de secours et d’assistance aux victimes) des pompiers où il y a de la lumière.
Machinalement, sans vraiment réfléchir, je soulève la couverture en passant.
Une jambe.
Un mot traverse mon esprit. Un seul. « Merde ». C'est du lourd.
Je laisse retomber la couverture. J'ouvre la porte du camion.
À l'intérieur, un homme. La cinquantaine peut-être. Ivre. Il râle un peu, mais son regard est presque guilleret. Il plaisante à moitié avec le pompier à côté de lui.
Il n'a pas encore conscience qu'il a perdu sa jambe.
Il ne l’a pas vu, il ne semble rien sentir.
Il a traversé l'autoroute à pied. Il s'est fait percuter.
Et là, dans ce camion, il est encore dans un autre monde, celui de l'alcool, celui de l'avant, celui où il avait encore deux jambes.
Sans concerter le médecin, machinalement, je prépare la voie d'abord veineuse.
Les mains font ce qu'elles savent faire. Le médecin gère le garrot pneumatique de son côté.
Personne ne parle. Tout le monde sait. Sauf lui, il chante…
Et c'est dans ce silence professionnel, entre ce que je sais et ce que je dois contenir pour rester utile, que j'ai compris quelque chose que je n'aurais jamais pu apprendre dans un amphithéâtre.
Le mental, c'est pas l'absence d'émotion.
C'est ce que tu fais de l'émotion quand elle arrive.
En ce moment, il y a des débats qui m'interpelle.
Depuis quelque temps, une question agite le monde de la préparation mentale :
faut-il réguler la profession ? Lui donner un cadre officiel, un diplôme reconnu ?
Sur le principe, je comprends l'intention. N'importe qui peut se proclamer préparateur mental du jour au lendemain. J’ai déjà connu cette situation dans le monde artistique avec le métier de comédien.
Alors un minimum de cadre n'est pas une mauvaise idée.
Mais la réponse qu'on semble nous proposer me pose un vrai problème.
Parce que cette réponse sent très fort l'amphithéâtre.
On veut faire du master universitaire la porte d'entrée légitime de ce métier.
Valider par un parchemin ce qui, par nature, ne se valide que sur le terrain.
Et ça, je ne peux pas le laisser passer sans rien dire.
Dans mon histoire, j'ai payé pour le comprendre.
Il y a quelques années, j'ai suivi une formation en préparation mentale. Coûteuse car non prise en charge. Elle était sérieuse en apparence, avec une promesse : une certification RNCP en cours d'année.
La certification n'est jamais arrivée.
Le responsable a déposé le bilan par la suite, emporté par un différend entre formateurs.
La formation m'a appris des choses. Mais beaucoup de ce qu'on m'enseignait, je le pratiquais déjà.
Pas parce que je l'avais lu quelque part.
Parce que je l'avais vécu.
Dans des situations où flancher n'était pas une option.
J'ai terminé avec un goût d'inachevé.
Et ce formateur qui animait cette formation ?
Aujourd'hui il ne jure plus que par les diplômes universitaires. Il en vante les mérites avec la même conviction qu'il mettait autrefois à vendre sa certification RNCP.
Attention, je ne dis pas ça pour régler un compte, je n’ai aucune animosité vis-à-vis de cet homme. Par contre je le dis parce que c'est révélateur d'une tendance qui m'inquiète.
La préparation mentale n'appartient pas à l'université.
Elle appartient à l'artiste qui transforme sa peur en présence sur scène.
À l'entrepreneur qui prend une décision capitale à 2h du matin.
Au conférencier qui parle sans filet devant cinq cents personnes.
Au soldat qui reste lucide quand tout s'effondre.
Vouloir l'enfermer dans un cadre purement académique, c'est amputer ce métier de ce qui fait sa richesse : la diversité des terrains, la pluralité des vécus, la capacité à aller chercher la vérité là où elle se trouve vraiment.
Ce n’est certainement pas dans un manuel. C’est dans une vie.
C'est ce que j'appelle le Mental 360.
Une approche qui ne descend pas de la théorie vers le terrain.
Qui remonte du terrain vers la pensée.
Qui reconnaît que le vécu d'un coach est une donnée aussi précieuse que ses certifications.
Je ne dis pas que l'université ne sert à rien. Les formations académiques ont leur place et forment des profils solides. Pourquoi pas pour des profils de sportifs.
Mais elles ne forment pas tous les profils dont ce métier a besoin.
Et prétendre le contraire, c'est appauvrir une profession qui tire sa force de la pluralité de ceux qui la pratiquent.
Le mental ne se valide pas. Il se prouve. Chaque jour, dans les moments où tout vacille, dans les silences chargés, ou dans les décisions prises quand les mains tremblent mais que les gestes, eux, restent parfaits.
Cette nuit-là sur l'autoroute, personne ne m'a demandé mon diplôme.
On avait besoin de quelqu'un qui savait rester entier. C'est tout.
Si tu veux aller plus loin dans cette vision, j'ai mis tout ça dans « Un mental à toute épreuve».
Pas un manuel, juste une méthode vivante, construite sur du réel.
Parce que c'est exactement ce que je crois : le mental n'est pas une science froide. C'est une pratique qui se forge dans le feu.
Thierry.





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