Hier, j'aurais dû écrire cette newsletter. J'étais ailleurs.
- Thierry Ferrari
- il y a 4 jours
- 5 min de lecture

Et c'est justement ça, le sujet d'aujourd'hui.
Ce numéro sort un dimanche, du coup « le samedi, ça me dit » passe exceptionnellement la main à « le dimanche, ça me branche »
Hier, j'étais supposé être devant mon écran à rédiger pour vous. C'est le rituel. Le samedi ça me dit, chaque semaine, sans exception sur la plateforme linkedin.
Sauf qu'hier matin, j'étais sur la route de Toulon. 1h30 de conduite. Un pistolet dans le coffre, avec un régional de tir 25m 22LR à disputer.
J'ai décidé de vous écrire depuis ce que j'ai vécu sur ce pas de tir. Parce que ce que j'ai traversé hier, vous l'avez probablement vécu vous aussi, pas avec un pistolet, mais dans une salle de comité. Dans une négociation à plusieurs millions. Face à un board qui attend que vous soyez au niveau.
Et la question que je veux poser n'est pas : comment gérer la pression ?
C'est l'inverse.
Comment faire quand il n'y en a pas assez ?
528.
Voilà un score que je ne reconnais pas.
Mon niveau habituel sur cette discipline : 546 points, avec un podium départemental en poche. Hier, j'ai signé 528. C’est vingt points en dessous. Deux séries sous les 270, précision et vitesse, des notes que je ne me connais pas.
Des 7 sont apparus dans ma cible. Des 7 ! Je n'en fais jamais. Ce ne sont pas des erreurs techniques, ce sont des signaux. Le corps qui dit : je ne suis pas vraiment là.
J'aurais pu chercher une explication extérieure, comme le trajet, la piste inconnue, un nouvel environnement, la fatigue. Peut être que tout ça a existé, mais tout ça a joué un rôle à la marge.
On ne va pas se mentir. Surtout que la vérité est plus inconfortable que ça.
Ce que j'ai compris balle après balle.
En préparation mentale, on passe beaucoup de temps à apprendre à gérer le stress. À faire redescendre le cortisol. À calmer le système nerveux avant d'entrer en compétition. C'est un travail utile, nécessaire.
Mais il existe un angle mort que j'enseigne depuis des années, et que j'ai vécu hier en pleine figure.
L'état plat. Le moment où le corps, malgré tous vos efforts conscients, n'est tout simplement pas mobilisé. Il tourne au ralenti dans un contexte qui exige le plein régime. Vous êtes physiquement présent et mentalement absent. Ce n'est pas de la fatigue. Ce n'est pas du stress mal géré. C'est une absence de signal d'activation. Ça vous parle l’activation ?
Dans le cerveau, il y a le système réticulaire activateur, le SRAA, qui dose ce signal. Trop de signal : vous êtes en surchauffe, tétanisé, incapable de penser clairement. C'est le stress classique, celui qu'on apprend à gérer. Pas assez de signal : les réflexes ralentissent, la précision baisse, la décision hésite. Vous tournez à 60% de vos capacités sans vous en rendre compte.
Le paradoxe, c'est que le cerveau ne distingue pas "c'est important" de "c'est urgent". Il répond à des stimuli physiologiques, rythme cardiaque, tension musculaire, respiration, contexte sensoriel. Si ces stimuli sont absents ou trop faibles, il reste en mode veille.
Peu importe ce que vous savez consciemment sur l'importance de l'événement.
Hier, mon système d'activation était au ralenti. Le trajet avait aplati mes marqueurs physiologiques. L'environnement nouveau n'avait pas créé assez de signal d'alerte. Et aucune volonté consciente ne peut compenser ça après le fait.Je visais, je tirais bien sûr, techniquement, les gestes étaient corrects. Mais il manquait dans la boucle cette acuité, cette présence millimétrée qui transforme un geste juste en performance réelle.
Le 7 n'est pas une erreur de technique. C'est l'empreinte d'un cerveau sous-activé.
Je n'étais pas stressé. Je n'étais pas perturbé. J'étais absent.Et l'absent, sur un pas de tir comme dans une salle de direction, ne fait pas de grands scores.
Vous connaissez cet état. Vous ne lui avez juste pas encore donné de nom. Pas besoin d'un pistolet pour l'avoir traversé.C'est la réunion stratégique où vous avez rendu une copie tiède alors que vous êtes capable du double. La négociation où, dès les premières minutes, vous avez senti que vous n'étiez pas dedans, sans savoir pourquoi. La présentation au board où les mots sortent mais où il manque cette densité, cette conviction intérieure qui fait basculer une salle.Vous aviez préparé, vous connaissiez vos chiffres, vous maîtrisiez le sujet. Et pourtant. Ce n'est pas une question de compétence. Ce n'est pas une question de travail. C'est une question d'état.Et dans notre culture managériale, l'état, on n'en parle quasiment pas. On parle de méthode, de process, de slides bien construites. On entraîne les dirigeants à résister à la pression, à rester calmes sous le feu. Mais personne ne leur apprend à s'activer quand le feu n'est pas là.
Ce que ça coûte concrètement ? Un dirigeant en sous-activation prend ses décisions avec un cerveau qui fonctionne en mode économie d'énergie. Les connexions entre le cortex préfrontal, celui de la décision stratégique et le reste du réseau neuronal sont plus lentes, moins précises. C'est pas un problème de QI. C'est un problème de calibration physiologique. Et cette calibration, elle se prépare. Elle se travaille. Exactement comme on prépare un discours ou une réunion.
Ce que j'ai appris hier, c'est que ma préparation pré-compétition avait une faille. J'avais travaillé ma technique, mes routines, ma gestion du stress potentiel. Mais je n'avais pas construit de protocole d'activation pour les jours où l'enjeu ne génère pas naturellement son propre signal d'alarme.
Je n’ai pas appliqué ce que je sais pourtant dans mon activité de préparateur mental. Voilà donc le chantier que j'ouvre ce soir, pour novembre.
Alors je suis déçu ? Non.Mon objectif hier était de me qualifier pour les régionaux. C'est fait. En étant absent, avec un score que je ne reconnais pas, j'ai quand même atteint l'objectif. Ce qui dit quelque chose sur le niveau de fond construit en quatre mois de préparation.
Mais surtout j'ai engrangé quelque chose qu'aucun entraînement ne peut simuler. La mémoire sensorielle d'un état défaillant. La conscience précise, balle après balle, de ce qui manquait. Et la certitude de ce que je dois construire avant novembre. C'est ça, la vraie valeur d'une compétition pour un préparateur mental. Pas le score, la donnée brute sur l'état réel, pas l'état imaginé à l'entraînement.
Un dirigeant qui sort d'un board raté en se disant "j'ai mal présenté" manque le vrai sujet. Un dirigeant qui sort en se demandant "dans quel état j'étais, et pourquoi", celui-là apprend quelque chose que ses concurrents n'apprendront jamais.
La performance, dans la vraie vie, n'est pas l'invincibilité. C'est la lecture juste de ce qui se passe et la capacité à en faire quelque chose d'utile.
Une dernière chose.
Si cette newsletter sort un dimanche, c'est parce que j'ai choisi de vivre l'histoire plutôt que de l'écrire. C'est aussi pour ça que je lance quelque chose de nouveau.
Chaque semaine, je partage ce que je vis, pas ce que je théorise. La préparation mentale depuis le terrain, depuis mes compétitions de tir, depuis mes conférences, depuis les erreurs et les récupérations. Avec le décryptage de préparateur mental qui va avec.
Pas un cours. Une présence.Parce que la préparation mentale que j'enseigne aux dirigeants, je la vis moi-même. En direct, avec les résultats et parfois des 528.





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